8
Stupéfait, Bak poussa un long soupir.
— Meri-amon…
— Oui, dit Amonked d’un air lugubre, en contemplant le corps à ses pieds. Et sa mort ressemble de manière troublante à celle d’Ouserhet.
Prenant garde à l’endroit où il marchait, Bak s’approcha à travers l’herbe épaisse qui avait surgi du sol humide, derrière Ipet-isout.
— On n’a pas tenté de le brûler.
— Non, mais sa gorge…
Amonked se tut et détourna les yeux.
Bak se pencha pour examiner le cadavre, ce qui réveilla une douleur sourde dans son crâne. Le jeune prêtre gisait sur le dos, les épaules surélevées par une petite butte, la tête rejetée en arrière révélant une longue entaille en travers de la gorge. Les mouches bourdonnaient autour de la blessure et de traînées rouges sur son corps. Il n’avait pas été assassiné là. Au-dessous et autour de lui, la végétation portait des traces de sang séché, de même qu’une bande de feuillage écrasé, longue d’environ quatre pas et rejoignant un sentier qui bordait le sanctuaire. On avait tenté de tout dissimuler en redressant les herbes, puis en jetant de la terre par dessus. Mais plusieurs tiges cassées commençaient à se flétrir ; intrigué, un jeune homme s’était approché et avait découvert le corps. Bouleversé, il restait sur le chemin avec Amonked, Psouro et deux des policiers medjai de Bak.
Le lieutenant longea la piste sur laquelle Meri-amon avait été traîné. Comme il fallait s’y attendre après une incision aussi profonde, le prêtre avait beaucoup saigné. La terre et le sable jetés sur le feuillage ne couvraient pas les taches, mais un promeneur distrait n’aurait rien remarqué.
En arrivant à la lisière de la végétation, Bak arracha sur un buisson un rameau touffu, puis il s’accroupit au bord du sentier. Le sol conservait l’empreinte d’une demi-douzaine d’allées et venues. Bien peu, pour un chemin aussi fréquenté.
Les empreintes se terminaient à faible distance, à l’arrière du temple d’Amon, dans un enchevêtrement de traces laissées par ceux qui étaient venus prier à la chapelle de l’« Oreille qui entend[21] ». Un pan de lin jauni par le temps, la poussière et le soleil brûlant, masquait un renfoncement qui abritait une représentation en bas relief de la divinité, sculptée dans le mur juste derrière le sanctuaire. L’endroit le plus propice pour tuer un homme, surpris alors qu’il se confiait au dieu.
Bak épousseta avec soin la surface du sol, à droite du sentier. Il découvrit du sang. Là encore, le meurtrier avait répandu de la terre, pensant faire disparaître toutes les traces de son forfait – y compris les siennes.
Bak continua de suivre la piste sanglante. Bien que piétinée par les visiteurs venus depuis le meurtre, elle était assez nette, et bientôt il atteignit l’avant de la chapelle. Une petite tache brunâtre au bas de l’étoffe le conforta dans son raisonnement. Il épousseta encore le sol et trouva du sang séché, qui avait coulé sous le lin et menait dans le renfoncement. Il repoussa le rideau. Des deux côtés d’un encadrement semblable à une fenêtre étaient sculptées les grandes oreilles d’Amon. Chacun, homme ou femme, riche ou pauvre, pouvait venir prier là ou rechercher de l’aide aux heures difficiles de sa vie.
Bak alla rejoindre ses compagnons.
— Amenez-le sur le sentier. J’ai besoin de l’examiner de plus près, et dans de meilleures conditions.
Psouro adressa un signe du menton aux Medjai, qui emportèrent une litière. Pendant qu’ils y plaçaient la victime, Bak questionna le jeune homme qui avait tout découvert. Celui-ci avait vu une femme et un enfant s’agenouiller devant la chapelle, mais personne d’autre. La végétation flétrie avait attiré son attention et, suivant des yeux la nuée de mouches, il avait distingué le corps. Il avait remarqué aussitôt que le sang avait séché, que la mort remontait à un certain temps. Il avait demandé à la femme d’aller chercher de l’aide et n’en savait pas plus.
Bak l’autorisa à partir et reporta son attention sur Meri-amon. Il passa les doigts dans ses cheveux sans déceler de sang ni de bosse. Il le fit rouler d’un côté, puis de l’autre, et ne trouva pas de contusion. Le prêtre était sans doute à genoux, en prière, lorsque son assaillant était venu par-derrière et lui avait tranché la gorge. Tout avait dû se dérouler si vite qu’il n’avait rien senti.
Bak imagina le bas-relief écoutant Meri-amon parler, ou peut-être implorer… quoi donc ? Ce que le prêtre désirait, ce dont il avait besoin ? Connaissait-il le meurtrier d’Ouserhet, cherchait-il un conseil ou le pardon ? Craignait-il de perdre la vie lui aussi ? Quoi qu’il en fût, le dieu lui avait fait défaut.
Bak chassa les mouches de la blessure à l’aide du rameau. Une nuée d’insectes s’éleva. Ravalant son dégoût, il regarda de plus près le cou du défunt et se redressa avec stupeur. Il avait vu une plaie similaire auparavant, non pas une, mais deux fois.
— Emportez-le à la Maison de Vie, ordonna-t-il à Psouro.
— Oui, mon lieutenant.
— Je veux parler à Hori.
— J’envoie un homme le chercher.
Le sergent et les deux Medjai portant la litière se hâtèrent de descendre le sentier et disparurent à l’angle d’Ipet-isout. Bak et Amonked les imitèrent, à un rythme plus mesuré. Bak jeta son balai improvisé dans l’herbe et se frotta les mains comme pour les débarrasser du contact de la mort.
— Le marchand hittite Marouwa a été assassiné de la même manière que Meri-amon et Ouserhet et par le même homme.
— En es-tu certain ? interrogea Amonked, abasourdi.
— Je parierais là-dessus ma dague de fer.
Le fer était un métal plus rare que l’argent et plus précieux que l’or ; en outre, cette dague était un présent de la seule femme que Bak eût aimée. À ses yeux, elle n’avait pas de prix, et Amonked le savait.
— Que deux hommes aient été tués de façon identique en un court laps de temps peut relever de la coïncidence. S’agissant de trois meurtres, il existe un lien.
— J’en discerne un, évident entre Ouserhet et Meri-amon. Tous deux servaient Amon et veillaient chaque jour sur les biens précieux de ses entrepôts. Mais le Hittite ?
— Je n’en ai aucune idée, admit Bak. Les écuries royales et le domaine sacré sont deux mondes totalement distincts.
— Meri-amon n’avait pas de famille à Ouaset c’est pourquoi il partageait un logis avec plusieurs célibataires, qui travaillent ici, dans l’enceinte sacrée.
Bak franchit le seuil, quittant la petite maison où le prêtre avait vécu. Dehors, Hori tentait de reprendre son souffle ; il s’était hâté de venir du cantonnement medjai.
— Comment saurai-je quelles archives étaient les siennes, lieutenant ?
— Ils ne gardent pas d’inventaires, ici, expliqua Bak en l’entraînant dans la ruelle poussiéreuse. Cela susciterait la réprobation du contrôleur des contrôleurs, qui tient à ce qu’aucun document ne sorte du quartier des entrepôts ou de ses Archives centrales. De plus, la place est trop exiguë pour permettre de conserver autre chose que des affaires personnelles. Dans le cas de Meri-amon, des vêtements, du matériel d’écriture et quelques lettres de son père, scribe public à Abdou.
Le chemin qu’ils empruntaient était enserré par de petits bâtiments contigus où logeaient les serviteurs d’Amon et leur famille : artisans, scribes, boulangers et brasseurs – l’humble multitude qui pourvoyait au bien-être de la divinité et de tous ceux chargés de l’organisation du culte.
Hori devait presque courir pour rester à la hauteur du policier.
— Puisque la majorité des rapports de Meri-amon se trouve désormais sur notre toit, presque impossibles à lire, je vais me rendre aux Archives. À quelle date dois-je remonter ?
— À l’époque où on lui a confié son poste, soit il y a environ trois ans.
— Amon soit loué ! Il n’avait pas derrière lui une longue carrière.
Hori s’effaça pour laisser Bak contourner le premier un âne attaché devant une porte ouverte. À l’intérieur, une femme semonçait son mari.
— Lorsque j’aurai terminé, je connaîtrai la gestion du matériel du culte aussi bien que lui. Peut-être même encore mieux.
Bak ignora cette légère récrimination.
— Tant que tu y seras, demande aux scribes s’ils possèdent une trace de transactions entre le marchand hittite Marouwa et un prêtre ou un scribe du domaine sacré.
— Pourquoi le dieu Amon aurait-il besoin de chevaux ? Ils ont beaucoup trop de prix pour servir de bêtes de somme, pour être consommés ou sacrifiés. Je sais que les messagers les empruntent parfois, mais ils ne sont vraiment bons que pour tirer les chars.
— Je ne parierais pas que tu trouveras son nom, admit Bak, néanmoins il faut vérifier. N’oublie pas non plus l’atelier de nettoyage et de réparation. Là-bas aussi, les opérations sont consignées dans des rapports.
— Je n’en sais pas plus aujourd’hui que lorsque Marouwa est mort, convint le lieutenant Karoya en contemplant d’un air morne le marché animé. J’ai eu peu de temps pour accorder à cette affaire l’attention qu’elle mérite. Mes devoirs sont multiples, durant la Belle Fête d’Opet, et les délits constatés par mes hommes sont cent fois plus nombreux que d’ordinaire. C’est vrai, lieutenant, dit-il en levant la main comme pour prévenir une objection. Je me cherche des excuses, et j’ai tort.
— Je vois bien que de nombreux navires attendent sur le front de l’eau et que ce marché grouille d’animation.
Le coude de Bak heurta un support de bois, compromettant l’équilibre précaire d’un étal. Des perles suspendues à une traverse tintèrent, ce qui lui valut un regard renfrogné du vieillard ridé assis par terre, au milieu de ses articles : perles et amulettes, anneaux et bracelets, peignes, flacons de parfum, bâtonnets et pinceaux de maquillage pour les yeux et les lèvres.
— J’aurais voulu avoir plus de temps, répondit Karoya. D’après le peu que j’ai appris, Marouwa était un brave homme et ne méritait pas que son meurtre reste impuni.
Il fixa son attention sur trois membres de sa patrouille, au milieu du large passage entre les rangées d’étals. Ils interrogeaient un marchand surpris à employer de fausses mesures. Le fraudeur était à genoux. Deux des policiers le maintenaient tandis que le dernier lui appliquait des coups de bâton sur le dos et les jambes. Une foule commençait à se former autour d’eux, bloquant le passage, obligeant les nouveaux venus à regarder, qu’ils le veuillent ou non. Les badauds échangeaient des commentaires curieux ou compatissants, d’autres encore se délectaient de ce petit spectacle. Il y en eut pour parier sur le temps exact que le gredin mettrait à avouer son forfait.
Bak interrogea Karoya d’un coup d’œil, et le jeune officier medjai acquiesça d’un hochement de tête. Côte à côte, ils arrivèrent dans le passage, se révélant aux yeux de tous telle l’incarnation de l’autorité, guettant les moindres fauteurs de troubles. La foule semblait inoffensive, mais comme tous les rassemblements spontanés, elle pouvait très vite devenir incontrôlable.
— As-tu appris quoi que ce soit sur ses activités à Ouaset ? s’enquit Bak.
— Pas grand-chose.
— Ne venait-il pas dans cette ville de façon régulière ?
— Si, une ou deux fois par an. Mais c’est le lot des marchands. Il est rare qu’ils établissent de longues et profondes amitiés. Pas au port, en tout cas. Je regrette de ne pouvoir t’être plus utile, lieutenant, mais tu peux juger de la situation.
Il décrivit d’un large geste du bras l’effervescence qui régnait autour d’eux.
Bak le comprenait. Sur le rivage s’alignaient jusqu’à cinq rangées de navires, et le marché était devenu immense.
— Je te suggérerais bien d’aller chercher de l’aide à la garnison, mais le temps que tu entraînes des hommes, la fête d’Opet sera terminée.
— Néanmoins, cela me tente beaucoup.
Karoya scrutait les spectateurs, qui ne cessaient d’affluer et pariaient à qui mieux mieux. Avec une expression résolue, il modula un sifflement à l’adresse de ses hommes. À ce signal, ceux-ci obligèrent leur prisonnier à se lever et abaissèrent leur lance en diagonale, prêts à forcer le passage. Les curieux s’écartèrent, et les policiers entraînèrent le scélérat dans une ruelle latérale qui menait à leur bâtiment.
L’officier medjai se détendit. Bak et lui traversèrent la foule qui déjà se dispersait.
— Tous ceux à qui j’ai parlé – les marins comme les autres marchands – sont unanimes : Marouwa était d’un tempérament agréable, facile à vivre et honnête dans ses transactions. Ils ne lui connaissaient pas de problème de femme, pas de dettes ni de vices.
— Et l’idée du capitaine Antef, qu’il ait pu être impliqué dans la politique hittite ?
— Si elle est fondée, personne ne le savait ou ne veut en parler.
— Je présume que tu as interrogé les Hittites qui résident à Ouaset.
— En effet, lieutenant. Surtout l’un d’eux : un certain Hantawiya, qu’ils considèrent comme leur chef. Il ne semblait guère apprécier Marouwa. Je crois que le marchand avait pris une femme de Kemet pour concubine, ce qui déplaisait à Hantawiya, toutefois il n’a rien trouvé de mal à dire sur lui. Ce n’était pourtant pas faute d’en avoir envie, se rappela Karoya en souriant.
Bak songea que l’opinion d’un homme au sujet d’un autre n’était pas toujours un élément probant.
— Il n’a suggéré aucun lien entre Marouwa et le domaine d’Amon ?
— La question n’a pas été soulevée, or je suis certain que cela aurait été le cas si Hantawiya nourrissait une telle suspicion. Il est du genre à médire, et n’aurait pas pardonné à l’un de ses compatriotes d’entretenir le moindre rapport avec un dieu autre que ceux des Hittites.
— Il m’a tout l’air d’être très désagréable.
— Pour le moins.
Karoya contourna une montagne de melons vert-jaune disposés par terre et secoua la tête, perplexe.
— Je n’arrive pas à croire que le meurtre de Marouwa soit lié à ceux du domaine sacré, pourtant tous ces hommes ont eu la gorge tranchée… Au nom d’Amon, quel rapport peut-il bien y avoir entre eux ?
— Sans aller jusqu’à prétendre que je connaissais bien Marouwa, j’appréciais sa compagnie et je le respectais. Je crois même que je le considérais comme un ami.
Le commandant Minnakht, maître des écuries royales, marchait sous le portique qui ombrageait une longue rangée de portes ouvertes d’où émanait une forte odeur de chevaux. On entendait parfois à l’intérieur un piaffement, le froissement de la paille ou un léger hennissement.
— C’était quelqu’un de bien, et sa mort m’attriste.
— Parlait-il de ses autres clients ? interrogea Bak.
Chaque fois qu’il respirait l’odeur des écuries, il éprouvait au cœur un pincement de nostalgie. D’ordinaire, il ne regrettait pas d’avoir été exilé sur la frontière sud et d’exercer le rôle de policier, mais de temps en temps – comme en cet instant –, il aurait voulu revenir en arrière et retrouver sa vie de conducteur de char.
— Il m’a dit plus d’une fois sa fierté que nous estimions tous ses chevaux dignes des écuries royales. J’en avais déduit qu’il n’en vendait qu’à nous. Et à Menkheperrê Touthmosis, bien entendu. Marouwa fournissait aussi la maison royale de Mennoufer.
— Qui entends-tu par « nous », exactement ?
— Ceux d’entre nous qui examinaient ses bêtes et prenaient la décision de les garder. C’est-à-dire moi-même et les dresseurs.
Tout évoquait la puissance, chez le commandant. Grand, râblé, il avait des jambes solides et musculeuses, un cou de taureau, des mains larges et des poignets épais comme Bak n’en avait jamais vu. Sa voix profonde et forte ainsi que son maintien exprimaient l’assurance.
Un jeune homme vigoureux sortit de l’enceinte circulaire qui entourait le puits, devant le portique. Deux jarres d’eau étaient suspendues à un joug en travers de ses épaules. D’âcres relents de transpiration traînèrent dans son sillage quand il les dépassa pour franchir la porte la plus proche.
Bak lança un regard à l’intérieur. Au-delà d’un monceau de paille mêlée de crottin, il distingua une pièce étroite, en longueur, dotée d’ouvertures tout le long du toit pour laisser passer l’air et la lumière. Il n’y avait pas de chevaux, mais plusieurs garçons d’écurie répandaient de la paille fraîche, tandis que d’autres remplissaient les abreuvoirs et les mangeoires qui bordaient l’un des murs. La place de chaque animal était marquée d’une pierre fixée dans le sol et percée d’un trou au centre, afin de l’attacher.
Bak pensa à toutes les longues journées que son propre attelage avait passées dans une écurie semblable, et ne put s’empêcher de se demander si la compagnie de leurs congénères leur manquait. Souriant de cette idée saugrenue, il décida d’exercer sa réflexion de manière plus profitable.
Le capitaine Antef avait suggéré la possibilité que Marouwa ait été mêlé de près à la politique hittite, mais ne pouvait-on supposer qu’en réalité le marchand se soit trouvé impliqué dans celle de Kemet ? Sans avoir directement affaire à Hatchepsout ou à Touthmosis, il avait pu favoriser l’une ou l’autre.
— Lui est-il arrivé d’exprimer une préférence envers notre reine ou son neveu ?
« L’héritier qui partage le trône avec elle, mais non le pouvoir, ajouta Bak en son for intérieur. Un jeune homme assez avisé pour venir à Ouaset et participer avec sa tante aux rites essentiels d’Opet, rappelant par là à ceux qui se prosterneront devant lui un jour qu’il est le fils d’un dieu… » Mieux valait taire ces pensées tant qu’il se trouvait au sein du palais royal.
— Non. Lequel des deux gouvernait notre terre semblait lui être indifférent. Il m’a dit un jour qu’il les croyait tous les deux compétents, ce qui, venant de lui, était un grand compliment. Oh ! nuança le commandant en riant, il se demandait bien pourquoi Maakarê Hatchepsout laissait vivre son neveu. Ce qui est compréhensible. Chaque fois qu’un nouveau roi accède au trône hittite, il fait exécuter tous ceux qui auraient la moindre légitimité à lui arracher le pouvoir. Un homme qui a grandi là-bas s’attend à la même attitude de notre part.
Bak ne précisa pas qu’il avait entendu des gens de Kemet, en particulier des soldats de la frontière sud, exprimer la même interrogation.
— A-t-il laissé entendre qu’il s’intéressait à la politique de sa terre natale ?
— Non, jamais.
Un cheval se mit à hennir, de l’autre côté d’une rangée d’entrepôts. Minnakht redressa la tête et écouta. Quand le silence revint, il sourit avec tristesse.
— Deux jeunes étalons étaient trop combatifs. On a décidé de les castrer.
Bak hocha la tête avec compassion. Augmenter une écurie par la reproduction était aussi important, sinon plus, que d’acquérir des bêtes splendides.
— Donc, tu es convaincu que Marouwa ne s’intéressait pas du tout à la politique.
— C’était un homme sensé, lieutenant. Si, dans les sphères du pouvoir, on l’avait soupçonné de se mêler de politique – la leur ou la nôtre –, on ne lui aurait pas permis d’importer ses chevaux ici. Je parierais l’attelage favori de notre souveraine qu’il restait en dehors de tout cela.
Ce n’était pas le genre de pari que l’on lance à la légère. Pourtant, Minnakht considéra Bak d’un air songeur et finit par lui demander :
— Aurait-on prétendu le contraire ?
— Quelqu’un a avancé cette possibilité ; à mon avis, parce que c’était la première explication qui lui venait à l’esprit pour justifier le meurtre.
— Bah ! Des propos inconséquents ! répliqua le commandant avec mépris.
Plusieurs hommes sortirent de l’écurie, portant des paniers de paille souillée de déjections, puis franchirent un portail à l’autre bout de la cour. Le mélange serait conservé afin de fertiliser les jardins royaux.
— Marouwa aurait-il pu connaître des gens du domaine sacré ?
Minnakht éclata de rire.
— Comment un Hittite faisant commerce de chevaux aurait-il eu affaire avec les piètres et la religion ?
Il remarqua l’expression de Bak et ajouta avec un sourire en coin :
— Il semble que cette question ne soit pas nouvelle pour toi.
— Je me la suis posée plus d’une fois.
Sentant qu’une explication s’imposait, Bak parla au commandant de la mort d’Ouserhet, suivie par celle de Meri-amon.
— Tu comprends la raison de ma présence.
— Je me disais bien… On m’a appris que la patrouille du port enquêtait sur la mort de Marouwa, et maintenant te voilà. Toi, l’ami d’Amonked. Le lieutenant de Bouhen qui a capturé l’esprit malin du Djeser Djeserou, et qui possède autrement plus d’envergure qu’un petit officier du port.
— Le lieutenant Karoya est un soldat de valeur, commandant.
— Je n’en doute pas. Marouwa avait une femme à Ouaset. T’a-t-on parlé d’elle ?
— On a fait allusion à une concubine, mais j’ignorais si elle faisait toujours partie de sa vie.
— Il était très attaché à elle. Peut-être lui a-t-il fait des confidences.
— Peux-tu me dire où la trouver ?
Le commandant secoua la tête.
— Je ne sais ni son nom ni où elle demeure, mais le sergent Khereouf devrait être à même de t’aider. Il supervise le dressage de tous nos chevaux. Marouwa et lui étaient en excellents termes.
— J’étais fier de compter Marouwa parmi mes amis.
Le sergent Khereouf, un petit homme massif entre deux âges, saisit la longe d’un jeune étalon blanc et lui flatta la tête au-dessus des naseaux. L’animal trembla à ce contact, mais ne tenta pas de se dérober.
— Je crois que je ne rencontrerai jamais personne qui ait autant l’amour des chevaux.
Bak tourna autour de l’étalon, examinant ses jambes fines, son encolure puissante et son corps musclé. Sa robe était trempée, après une longue course au galop ; il avait besoin d’être rafraîchi et bouchonné.
— Qui amènera des chevaux à Kemet, maintenant ?
— Amon seul le sait !
Effrayé par le ton véhément du sergent, l’étalon rejeta la tête en arrière. Khereouf se contenta de raffermir sa prise.
— Ne devrais-tu pas le faire marcher ? remarqua Bak.
Une expression approbatrice passa sur les traits du sergent, une légère surprise qu’un officier de police puisse émettre cette suggestion. Tout en guidant l’étalon vers un chemin bien tracé, à l’ombre des dattiers qui bordaient la muraille à l’arrière du palais, il demanda :
— Tu as passé du temps avec des chevaux, lieutenant ?
— J’étais autrefois lieutenant dans les chars, dans le régiment d’Amon.
Khereouf fut très impressionné, et s’il avait éprouvé la moindre réticence à l’idée de parler à un officier de police, celle-ci s’évanouit.
— Que désires-tu savoir, lieutenant ? Je t’aiderai de mon mieux. J’aimais beaucoup Marouwa. Je veux que son meurtrier soit puni.
— À part les chevaux, de quoi discutiez-vous tous les deux ?
— De pas grand-chose, répondit le sergent en haussant les épaules.
Bak se rembrunit. Dans les écuries de la garnison, il avait connu des hommes comme Khereouf, peu loquaces avec leurs semblables. Mais Marouwa venant d’une terre lointaine, peut-être avait-il inspiré un plus large intérêt.
— Parlait-il de son pays, le Hatti ?
— Oh ! euh, oui… Il me décrivait les montagnes, les vastes plaines et les collines couvertes d’arbres.
Khereouf s’interrompit et demanda avec stupéfaction :
— Tu imagines, lieutenant ? Des arbres à perte de vue ?
Secouant la tête d’un air abasourdi, il se remit à marcher.
— De quoi d’autre parlait-il ?
Khereouf ne dit rien, rassemblant ses pensées, puis les mots se bousculèrent sur ses lèvres :
— Du village où il était né et de la ville où il avait son foyer. Il me racontait ses voyages et les merveilles qu’il avait vues. Les fleuves qui coulent dans le mauvais sens, du nord au sud, et les montagnes qui percent les nuages. Les fréquents orages, où les dieux jettent du feu et ébranlent la terre d’un vacarme assourdissant. Les mois de froidure, où une pluie solide et blanche tapisse la terre.
Bak ne sourit pas de la crainte respectueuse du sergent, car lui aussi avait peine à imaginer de tels prodiges. Depuis qu’on les lui avait décrits pour la première fois, il rêvait de les découvrir un jour par lui-même.
— Habitait-il à Hattousas ?
— Non. Son épouse et ses enfants vivaient à Nesa, à bien des jours de marche de la capitale.
— S’y rendait-il souvent ?
— Quand il y était forcé. Il détestait la soif insatiable de pouvoir qui prévalait là-bas, et préférait mener une vie simple.
Bak pria avec ferveur afin que le sergent se montre plus précis.
— Pourquoi allait-il à la capitale ? Afin d’obtenir des laissez-passer ou d’autres autorisations ?
Il s’interrompit, laissant à Khereouf le temps d’acquiescer.
— Il devait y rencontrer des personnages riches et ambitieux.
— Oui. En tout cas, ceux qui possédaient d’assez beaux chevaux pour qu’il les amène à Kemet.
— Tu disais qu’il détestait la soif insatiable de pouvoir qui régnait à Hattousas, reprit Bak. Cela signifie-t-il qu’il ne se mêlait pas de politique ?
Le sergent réfléchit, puis hocha la tête.
— Il m’a expliqué un jour qu’il tenait beaucoup trop à la vie et à celle de sa famille pour jouer avec le feu, et qu’il avait travaillé trop dur pour que tout ce qu’il avait mis des années à acquérir tombe dans les coffres du roi.
Bak continua de le presser de questions, abordant le même sujet par différents biais, mais les réponses de Khereouf ne variaient jamais et Bak avait la conviction croissante que cette hypothèse était le fruit de l’imagination d’Antef.
Il estima qu’il était temps de s’aventurer plus loin.
— D’après le commandant Minnakht, Marouwa avait une compagne à Ouaset. Lui arrivait-il de parler d’elle ?
— Irenena, répondit le sergent. Il était avec elle depuis de longues années. Il la considérait comme une épouse.
— Te l’avait-il présentée ?
— Oh, non ! se récria le sergent. Il ne m’aurait jamais invité chez lui.
Bak imaginait bien ce qu’une femme aurait ressenti à la perspective de n’entendre parler que de chevaux.
— Ne le voyais-tu jamais en dehors de ces écuries ?
— Si. Nous allions parfois ensemble dans des lieux de plaisir.
— De quoi bavardiez-vous, là-bas ? À part du travail, bien entendu.
Bak voyait dans le sergent un très brave homme, mais son manque de conversation le rendait fou. Khereouf ne semblait pas comprendre où Bak voulait en venir.
— On jouait souvent aux osselets ou aux jonchets, on pariait. On parlait de la chasse aux bêtes féroces, de la lutte ou d’autres sports. Ou encore des femmes qu’on voyait autour de nous, celles qui travaillaient dans les maisons de plaisir, dont on prenait le corps, puis qu’on laissait derrière nous.
Des histoires de soldats, d’hommes loin de leur famille. Semblables aux milliers de conversations que Bak avait entendues dans les lieux de plaisir du Ventre de Pierres.
— A-t-il précisé où vivait Irenena ?
Khereouf haussa les épaules.
— Quelque part près du quartier étranger, je crois. Il parlait avec fierté de la maison qu’il lui avait procurée. Trois pièces, et du toit on pouvait voir un puits et un petit bouquet de palmiers dattiers.
Bak devrait se contenter de cela. Combien de puits pouvait-il y avoir à proximité du quartier étranger ?
— Lieutenant Bak !
Le commandant Minnakht sortit de la cour qui s’étendait entre le puits, le bâtiment des bureaux et les entrepôts.
— J’espère que le sergent Khereouf t’a été utile ?
— Oui, commandant. Il est encore plus convaincu que toi que Marouwa ne s’intéressait pas à la politique. Je commence à croire que le motif du meurtre réside ailleurs.
— Après ton départ, je me suis rappelé une confidence que Marouwa m’a faite un jour. Cela n’a peut-être aucun rapport, mais je serais négligent si je ne te le répétais pas.
— Mon commandant ! appela un sergent. On se prépare à enfumer les rats. Tu veux voir ?
— Je crois que cela vaut mieux, maugréa Minnakht. Viens, lieutenant. On pourra discuter pendant que les hommes accomplissent leur besogne.
Bak comprenait la réticence de Minnakht. Lorsqu’il était conducteur de char, lui aussi avait été contraint d’assister à l’enfumage, pour débarrasser les greniers des rongeurs. Une tâche nécessaire qui en amusait certains, mais pas lui. Ils suivirent le sergent dans une enceinte contenant dix greniers coniques. Sur le côté, trois hommes retenaient chacun deux énormes molosses par le collier. Un autre, muni d’une torche éteinte, attendait en haut d’un escalier, sur une longue plate-forme en brique crue accolée à l’arrière des greniers, d’où l’on emplissait les réservoirs.
— C’est bon ! hurla le sergent. On y va !
— Une triste corvée, déclara Minnakht, mais on ne peut pas laisser les rats pulluler. En dépit de toutes nos précautions, ils s’insinuent partout, semant des excréments et consommant bien plus que leur part de grain.
L’homme au sommet des marches alluma sa torche. Elle ne s’enflamma pas, mais dégagea un épais nuage de fumée noire.
— Que voulais-tu me dire, commandant ?
Minnakht attira Bak à l’écart.
— C’était il y a trois ans ou peut-être plus. Un de mes amis, maître des écuries au palais royal d’Hattousas, l’avait prié de me rapporter une information, afin que je la transmette à qui de droit. Selon lui, l’un des proches de l’ambassadeur de Kemet s’ingérait dans la politique du Hatti, fomentant des troubles.
Bak émit un sifflement.
— Une tentative des plus dangereuses, si c’était vrai.
— Si périlleuse que je ne pouvais y croire. Néanmoins, je jugeai le risque si grave que je transmis le message au commandant Maïherperi, qui dirige notre garde royale.
Le soldat sur la plate-forme enfonça la torche par une ouverture au sommet du grenier, puis étala une lourde toile par-dessus afin que la fumée ne s’échappe pas. Le sergent ouvrit une petite trappe au bas de l’édifice. Il n’en sortit qu’une faible quantité de céréales : le grenier était presque vide.
Bak réfléchissait, les sourcils froncés.
— Une affaire si sérieuse n’aurait-elle dû passer par les canaux officiels ?
— Je sais ; l’idée m’avait aussi effleuré. Marouwa, qui avait eu bien plus de temps que moi pour y songer, avait conclu qu’un haut personnage d’Hattousas avait voulu nous en informer discrètement, dans l’espoir que Maakarê Hatchepsout prendrait des mesures avant que le roi hittite n’y soit forcé. Après l’avoir écouté, je me sentis enclin à abonder dans son sens. Depuis un certain temps, notre souveraine entretient avec le roi du Hatti des liens amicaux. Si le traître avait été surpris à Hattousas, il aurait été mis à mort, ce qui aurait nui à ces relations.
Bak hocha la tête. Il comprenait fort bien : un conseil murmuré dans une oreille avisée était souvent plus efficace que de bruyantes menaces proférées en public.
Un rat fila du grenier sous un concert d’aboiements. Huit ou dix autres suivirent, les adultes et leurs petits s’égaillant dans toutes les directions. On lâcha les chiens, qui foncèrent dans le sable en grondant. Les rats cherchèrent avec frénésie une échappatoire, mais ne trouvèrent refuge que dans les ombres du soir. Ils n’avaient pas la moindre chance. Quelques instants plus tard, tous étaient morts et les hommes se hâtaient de rattraper les chiens avant qu’ils aient happé leur proie et perdent ainsi leur ardeur.
— Maïherperi a-t-il ajouté foi à cette histoire ? demanda Bak.
— Sans doute. Il m’a révélé plus tard que l’ambassadeur avait été rappelé à Kemet.
— Peux-tu m’apprendre le nom de cet ambassadeur, commandant ?
— Je ne l’ai jamais su. Il te faudra t’en enquérir ailleurs.
« Amonked le saura ou, dans le cas contraire, sera en mesure de le découvrir », pensa le policier.
— L’identité du traître a-t-elle été établie ?
— Maïherperi ne m’en a rien dit.
Bak resta pensif. Le rapport entre l’incident d’Hattousas et les meurtres du domaine sacré était encore plus difficile à imaginer qu’entre ces deux crimes et la mort de Marouwa.